Pour ne pas dépenser d’argent, ils ont dépensé nos vies

Ce post est la retranscription de l’article “Epidémie pulmonaire chez les délaveurs de jeans” écrit par Laure Marchand et paru dans Le Figaro.fr le 1er janvier 2010.Désormais interdit, le sablage utilisé pour vieillir le denim a provoqué des cas de silicose en Turquie.

Yilmaz Kartal, 31 ans, gagne désormais un peu d’argent dans un salon de coiffure à Esenler, un quartier populaire perdu dans la grande banlieue d’Istanbul. «Même raser un client me demande un effort, j’ai le souffle coupé», raconte-t-il. Ce grand brun à la carrure d’athlète sait que le jour se rapproche où il ne pourra plus se passer d’un appareil respiratoire, comme son cousin, Mehmetça, 30 ans : «Il n’est même plus capable d’aller jusqu’au bout de la rue, à 100 mètres.»

En sursis, Yilmaz et Mehmetça sont atteints de la silicose, une maladie pulmonaire incurable répandue chez les mineurs de fond. Les deux jeunes hommes l’ont contractée en travaillant dans un des innombrables ateliers de textile de la métropole turque, qui étaient spécialisés dans le sablage des jeans. Cette technique, utilisée à l’origine pour décaper les façades, consiste à propulser du sable à haute pression sur la toile afin de lui donner cet aspect usé tellement à la mode en Occident. De 2002 à 2005, Yilmaz et son cousin ont délavé du denim douze heures par jour, six jours sur sept, pour un salaire de 600 livres (270 €) : «À l’époque nous ignorions les risques. Nous travaillions dans une pièce de 2,5 mètres carrés, très mal ventilée, et pour toute protection, on nous avait donné un mauvais masque qui coûte 10 kurus (45 centimes d’euro).»

Depuis que les médecins ont repéré les premiers cas de silicose, il y a cinq ans, 44 ouvriers au moins en sont morts. Le pire reste à venir. «On estime qu’entre 5 000 et 10 000 personnes sont concernées», explique Abdulhalim Demir, à la tête d’un comité de soutien de défense des malades. Ce père de trois filles, âgé de 28 ans, a découvert qu’il avait la silicose en faisant son service militaire : «Je n’arrivais pas à courir. Ensuite, j’ai commencé à perdre le souffle même au repos.» Dans son village, à l’est de la Turquie, 300 jeunes qui avaient migré à Istanbul pour être embauchés dans les ateliers de textile sont également touchés. Leurs poumons sont criblés de petites taches qui se perceront bientôt, comme celles qu’il montre sur une radio d’un organe atteint. «Lorsque je travaillais, il y avait tellement de sable dans l’air que je ne voyais rien, je touchais les jeans en tâtonnant.»

Jusqu’à ce que les médecins détectent l’épidémie de silicose en Turquie, cette affection pulmonaire était connue pour mettre de longues années à s’installer. «Six mois d’exposition ont suffi pour que les ouvriers du textile développent la maladie», souligne Yesim Yasin, universitaire spécialisée en santé publique.

Un pilier de l’économie turque

Le ministère de la Santé turque n’a interdit qu’au mois d’avril le délavage des jeans avec la technique du sablage, alors que celle-ci n’est plus autorisée dans l’Union européenne depuis 1962. Le textile est un pilier de l’économie de la Turquie. À elle seule, la production de jeans emploie 300 000 personnes. À partir des années 1980, les grandes marques ont commencé à délocaliser leurs usines en Turquie. Et ont fait appel à des petits patrons locaux pour traiter le denim. Abdulhalim Demir «travaillait pour un sous-traitant de Tommy Hilfiger». Yilmaz Kartal voyait passer des étiquettes «de luxe comme Collezione, Diesel, Dolce & Gabbana…»

L’immense majorité des sableurs travaillait sans sécurité sociale. Deux cents d’entre eux viennent d’entamer des procès contre leurs anciens employeurs et les municipalités qui avaient des ateliers sur le territoire pour tenter d’obtenir des indemnités. «Il y a urgence. Notre espérance de vie est très limitée et le gouvernement refuse de nous verser une pension d’invalidité, déclare Abdulhalim Demir. Nous avons besoin de ces premières condamnations pour remonter la chaîne des responsabilités.»

L’amertume est d’autant plus forte que le laser permet d’obtenir un résultat similaire au sablage. «Mais une telle machine coûte 125 000 € et délave 200 jeans par jour. Nous en coûtions 15 et nous en usions 1 000. Pour ne pas dépenser d’argent, ils ont dépensé nos vies», résume-t-il. Le décapage à haute pression a été remplacé par un produit à base de permanganate de potassium. «Mais utilisé sans protection, il est hautement toxique», explique Yesim Yasin.

Depuis l’interdiction ministérielle, les inspecteurs du travail ont néanmoins fermé une vingtaine d’ateliers qui avaient toujours recours au sablage. «On nous rapporte aussi qu’il est toujours utilisé dans des villes de province», ajoute la scientifique. Et la technique se délocalise vers des pays encore moins regardants que la Turquie sur les conditions de travail, comme l’Égypte ou le Bangladesh.